To play or not to play (with food !) – 2011

Faut-il laisser les enfants et les adolescents jouer avec la nourriture, à la cantine ou à la maison ? Plus précisément, que penser des collégiens qui confectionnent un sandwich avec le petit pain de la cantine en y mettant le contenu de leur assiette, entrée et/ou plat principal ? Dans nos interventions dans les restaurants scolaires, nous voyons des petits pains au steak haché/salade verte/rondelle de tomate, on est très poches des hamburgers mais aussi des petits pains aux carottes râpées, on n’est pas loin du pan bagnat ou des petits pains à la ratatouille, au filet de poisson et au riz ? Est ce une bonne ou une mauvaise chose ? La nourriture est elle sérieuse, doit elle être sérieuse ?

Les opposants du repas dans un sandwich pensent qu’en mélangeant ainsi plusieurs ingrédients, les enfants perdent le goût des aliments, tous les goûts se mélangent. Ils pensent aussi que ce sandwich inspiré de la culture fast food et qui se consomme vite, voire trop vite menace les traditions des manières de table où la nourriture se mange avec des couverts appropriés(il est vrai que certains enfants font un usage très imaginatif de leurs couverts)

Que font ils ces ados lorsqu’ils mangent ainsi leur repas sandwich ? D’abord ils créent leur propre culture de la table, en transgressant les règles des adultes. Une étape parfois nécessaire dans leur maturation et même dans leur éducation à l’alimentation. On a tous joué avec la nourriture, ce n’est pas un phénomène récent : visages de bonshommes ou routes creusées dans la purée, concombres en petits bateaux, tous les enfants inventent des jeux avec les aliments. Certes il y a des jeux plus ou moins respectueux de la nourriture et des autres. Ainsi les kiris lancés en projectiles au plafond, les verres d’eau qui explosent en miettes et en éclaboussures en tombant sur le sol et qui déchainent un torrent d’applaudissements dans les restaurants scolaires.

La pause du déjeuner à l’école est un temps hors leçons et contrôles, c’est un temps de ré création. A la cantine, la nourriture perd en substance et gagne en fonction symbolique. Le plat est déconstruit pour être ensuite ré enchanté selon l’expression du sociologue de l’alimentation jean Pierre Poulain. L’aliment se partage avec les copains, elle permet des échanges, tu me passes une rondelle de saucisson, je te passe mon kiwi . Transformer le filet de poisson-ratatouille-riz en s’inventant un sandwich donne un sentiment de liberté.

Selon les cultures (et les époques !) , les parents sont plus ou moins permissifs sur les jeux avec la nourriture. Ainsi pour la nourriture mangée avec les mains. Pendant mes années passées aux États Unis, alors que mes enfants étaient bébés puis petits, j’avais remarqué que les parents américains imposaient beaucoup moins de contraintes en matière d’usage des couverts que les parents français. « Experiment » disaient les parents américains à leurs bébés qui plongeaient leurs mains dans la purée. Sont-ils plus gourmands aujourd’hui ? Plus gourmets ? Leurs goûts sont ils plus larges ? Je ne les ai pas revus pour pouvoir évaluer les bénéfices éventuels de ces pratiques de table…

L’industrie alimentaire a largement exploité ce filon du besoin de jouer avec la nourriture. Elle a inventé les ludo aliments, la fun food. Le Kinder Surprise n’est il pas un mix de jouet et d’aliment ? Un fromage qui se mange en s’effilochant, c’est ficello. Que préférer ? Les aliments jeux proposés par l’industrie alimentaire ou les aliments jeux créés par les enfants ? Dans le second cas, la créativité de l’enfant est sollicitée.

Et si le sandwich aux crudités était une étape pour apprécier les légumes ?( rappelons que 9 enfants sur 10 ne mangent pas les quantités de légumes recommandées) Et si le ludique pouvait participer à l’éducation nutritionnelle ? Et si c’était une manière de mettre à distance, de dédramatiser les messages d’éducation nutritionnelle que les enfants connaissent tous par cœur ? Ces recommandations (5 fruits et légumes, des féculents à chaque repas etc.. ) on un aspect normatif et moralisateur mais ne sont pas toujours suivis d’effets . Il faut parfois que les enfants déconstruisent les objets de leur quotidien pour se construire. Personnellement, je ne suis pas contre ces sandwichs plus ou moins appétissants que nos élèves s’inventent à la demi pension et qu’ils ont tant de plaisir à croquer.

Anne Didier-Pétremant
De mon assiette à notre planèt